Journal étudiant de Coralie Nadeau

l'Opiniâtre

Nouvelle littéraire

Coralie Nadeau

21 mai 2021

Les carottes sont cuites

Chaque fois que je me crois toute seule, je la vois apparaître dans le cadre de la porte, ou par la fenêtre.  Elle a toujours une mine affreuse, et ses yeux vitreux me fixent tristement.  Cela fait maintenant trois mois que le fantôme de ma mère ne cesse de me hanter.  

Le funeste soir de l'attaque, son agresseur lui avait sauté dessus alors qu'elle arrosait le potager.  Il en avait profité pour lui voler son collier en argent poli et saccager l'entièreté du pauvre jardin.  C'était en revenant d'une fête organisée par l'école que je l'avais découverte.  Ma mère avait des coupures partout sur le visage, et sa gorge saignait abondamment.  Des ambulanciers l'avaient emmenée d'urgence à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, mais ça n'avait pas servi à grand-chose : elle était très affaiblie par la perte de sang et était morte dix jours plus tard.  Avant de s'éteindre, elle avait souffert le martyre, car, en plus de l'agresser, le tueur l'avait empoisonnée.  En moins de sept jours, la maladie l'avait défigurée : ses grands yeux globuleux ainsi que sa bouche dégoulinante de bave blanche me tourmentent encore dans de morbides visions.  Toutefois, je ne suis étrangement pas effrayée par le fantôme de ma mère.  Au contraire, il me motive à accomplir la promesse que je lui ai faite avant qu'elle ne rende l'âme, soit de tuer son assassin d'une manière lente et douloureuse.

     Ça m'a pris au total trois semaines de réflexion, deux mois d'allocation et dix heures d'installation pour réaliser mon plan sadiquement ingénieux.  Les agents en uniforme avaient depuis longtemps cessé d'enquêter pour retrouver l'assassin.  Bien que détestable, le meurtrier n'était quand même pas une courge ; il attendait que les choses se calment pour ramener sa fraise.

J'ai donc dû attendre un long mois supplémentaire pour accomplir ma cruelle vengeance.  Puis, hier soir, le signal tant attendu est apparu : dans le jardin, j'ai découvert des empreintes fraîches de l'assassin.  Je me suis aussitôt empressée d'activer le piège, espérant de tout mon être que j'arriverais à le coincer et qu'il payerait pour ses crimes.  Ensuite, je me suis tranquillement installée à mon poste d'observation.  Ainsi, depuis presque douze heures, je scrute avec des jumelles le moindre mouvement dans la cour.  Dans la petite salle de bain fermée qui me sert de repère, je transpire à grosses gouttes.  Le mois de juin transforme la maison en fournaise, et l'atmosphère y est étouffante.  Une vague pensée aux imminents examens de fin d'année me rappelle qu'il faudrait que j'étudie.  J'y renonce sans mal.  Après tout, je suis bien trop près du but pour faire chou blanc maintenant.

      Soudain, ma montre se met à sonner, me faisant sursauter sur ma chaise.  9 h pile.  En constatant l'heure matinale, mes paupières se mettent à flancher.  Je réalise que je viens de passer ma première nuit blanche à vie, et ce, sans même avoir eu à recourir au café !  Il faut dire que mes motivations meurtrières sont de loin supérieures à celles de la plupart des adolescents, qui consistent à regarder en rafale tous les navets disponibles sur Netflix.  Tout en me frottant les yeux, j'hésite à continuer ma surveillance pour la journée ; il est peu probable que l'assassin se pointe en plein jour.  Me permettant à tout le moins une pause, je quitte mon poste d'observation établi au deuxième étage, descends à la cuisine et remonte quelques minutes plus tard, un sandwich à la main.  Mangeant tout en gardant les jumelles bien collées à la vitre, je poireaute avec un calme inouï, un peu comme un prédateur guettant sa proie.  Je fixe le piège que j'ai installé ainsi que l'appât placé à l'intérieur.  J'ai un pincement au cœur en imaginant ses grands yeux me supplier de le libérer.

J'avais hésité à recourir au kidnapping afin de me procurer un appât suffisamment intéressant pour attirer l'assassin.  Après mûre réflexion, je m'étais convaincue que c'était la seule option possible.  Sans aucun scrupule, j'étais furtivement entrée par la porte arrière de la maison de mon amie Leila et j'avais capturé l'appât.  Éric, l'être que mon amie chérissait le plus au monde après sa mère, était haut comme trois pommes et vraiment niais, donc je n'avais eu aucune difficulté à l'emmener en douce chez moi.

Parfois, une pointe de culpabilité refait surface, mais elle est vite balayée par le regard pesant du fantôme de ma mère.

Dehors, le soleil atteint son zénith, puis entame une très lente descente vers l'horizon.

14 h 40.  Le téléphone sonne.  C'est Leila qui m'annonce en pleurant qu'Éric a disparu.  Mon amie laisse un message en demandant de la rappeler.  Je ne bouge pas d'un pouce.  

L'assassin rôde, je le sens, et mes yeux sont si fatigués…

19 h 46.  Je me réveille en sursaut.  Tout en me maudissant de m'être endormie sur ma chaise, je me lève et me dégourdis les jambes.  Soudain, j'aperçois du mouvement dans la cour.

     Le cœur battant la chamade, j'empoigne maladroitement mes jumelles.  L'agresseur est là. Plus petit et plus jeune que je l'imaginais, il marche avec une lenteur féline.  Son sourire carnassier me donne envie de l'étriper.  Mon doigt est prêt à appuyer sur le bouton qui enclenchera le piège.  Tout d'abord méfiant, il tourne autour de l'appât.  Éric le regarde avec de grands yeux effrayés, mais il ne pleure pas.  Puis, enfin, le meurtrier saute dans le bac d'eau pour saisir l'appât.  J'appuie sur le bouton.  Pour lui, les carottes sont cuites.

      Les poulies reliées à une haute branche de l'arbre de la cour s'actionnent instantanément, soulevant le filet vert presque invisible sur la pelouse.  L'agresseur se retrouve saucissonné à plus de deux mètres du sol.  Je cours dans le jardin, ma batte de baseball à la main.

      Le bac rempli d'eau s'est renversé lors de l'activation du piège, et Éric le poisson bêta git inerte dans l'herbe.  Pauvre Leila…

Je lève les yeux et fixe d'un œil sauvage l'assassin qui gigote et grogne dans le filet.  Il passe le nez dans un trou et une gerbe d'écume blanche et mousseuse sort de sa bouche.  C'est alors que je lance le premier coup.  L'assassin gémit, mais je n'ai aucune pitié.  Je lève encore la batte et lui assène une violente prune en pleine poire.  Chaque coup infligé me remplit d'une immense satisfaction.  Je redouble d'ardeur et accompagne mes attaques de cris.  Toute la douleur que j'ai ressentie ces derniers mois se déverse dans cet affrontement final.  Mes hurlements font trembler la terre, rien ne peut m'arrêter.

Je continue à me défouler ainsi bien longtemps après que la sale bête ait rendu l'âme. Quand je sens que mes bras me lâchent tellement ils sont en feu, je jette la batte à terre.  L'air me paraît brusquement plus pur. « Voilà maman, tu es vengée », me dis-je.  

Lentement, je redescends le filet et empoigne par le collet le cadavre du raton laveur enragé.  Maintenant, ces sales rongeurs ont eux aussi leur fantôme.  D'une puissante rotation du bras, j'enfonce ensuite son cou sur une pique que je plante dans le jardin, histoire d'en faire un exemple pour tous les ratons laveurs qui rôdent sur l'île de Montréal.  Ils sont désormais avertis : s'ils pointent ne serait-ce que le bout de leur museau dans ma cour, je m'assurerai personnellement de leur faire manger les pissenlits par la racine.

- L'Exterminatrice


Voici une nouvelle écrite dans le cadre d'un concours littéraire.

Lisez bien jusqu'à la fin !